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pierre assouline

  • Degrelle - Hergé, même combat ! (6)

    La « solution finale »

     

    Nous ne ferons pas l’impasse sur ce sujet puisqu’on n’a pas hésité à l’envoyer dans la figure de Hergé pour lui extorquer une condamnation du national-socialisme (ou plutôt du « nazisme » tel que présenté par la vulgate d’après le procès de Nuremberg) !

    C’est Pierre Assouline qui rapporte cette réponse de Hergé à l’attaque du journaliste-cinéaste Henri Roanne, auteur –avec Gérard Valet– du documentaire Moi Tintin, réalisé en 1974-75. Pour qu’on en saisisse sans doute tout le sel, Assouline prend soin d’énumérer en note le patronyme complet du cinéaste :  «Témoignage d'Henri Roanne-Rosenblatt à l'auteur» (Pierre Assouline, Hergé, p. 428, note 43). « Interrogé dans le cadre d'un film sur sa vie, [Hergé] confiera hors micro, lors d'un tête à tête avec l'un des réalisateurs : C’est vrai que certains dessins, je n’en suis pas fier. Mais vous pouvez me croire : si j’avais su à l’époque la nature des persécutions et la solution finale, je ne les aurais pas faits. Je ne savais pas. Ou alors, comme tant d’autres, je me suis peut-être arrangé pour ne pas savoir…» (Assouline, p. 204)

    Il y a peut-être un fond de vérité dans cette résipiscence (faite, comme par hasard, « hors micro ») que Hergé aurait confiée à ce « Bohlwinkel » le pressant de reconnaître sa culpabilité concernant « certains dessins ». Mais dans la mesure où il s’agit d’un témoignage oral publié des années après l’entretien « hors micro », nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il est taillé sur mesure pour appuyer la dénonciation par Assouline d’un Hergé qui « ne renie rien de son attitude, ni du milieu dans lequel il a baigné depuis vingt ans » (Assouline, p. 203).

    Pour parfaire sa stigmatisation de l’entêtement coupable de Hergé, Assouline nous assène un second « témoignage à l’auteur » (p. 428, note 44), tout aussi invérifiable. Celui du créateur d’Alix l’intrépide, Jacques Martin, qu’il résume comme suit : « Hergé ne démord pas de cette attitude, même avec son proche collaborateur Jacques Martin, requis deux ans par le service du travail obligatoire comme ingénieur chez Messerschmidt [sic] à Augsbourg. Comme ce dernier lui racontait sa vision des camps de la mort entrevus lors de ce séjour forcé en Allemagne (« les cadavres qui marchaient, l’odeur insupportable… ») et la version des gardiens qu’il avait interrogés (« ce sont des prisonniers de droit commun ! »), Hergé réagit avec incrédulité : “Tu as mauvais mémoire, tu as été impressionné, tu as mal vu… Et d’abord, comment sais-tu que c’étaient des Juifs ? C’étaient sûrement des droits communs.” Jacques Martin y passe la soirée mais échoue à le convaincre de quoi que ce soit. Hergé récuse tout en bloc et en détail. Ce n’est pas que ça ne l’intéresse pas. Pis encore : il ne veut pas le savoir. Après cette vive discussion, les deux hommes éviteront toujours de reparler de la guerre. » (Assouline, p. 204)

    35 Massacre de Dachau 1945-04-29.jpgLes soldats américains fusillent sans autre forme de procès les gardiens du camp de concentration de Dachau, le 29 avril 1945.

     

     

     

     

    Quels commentaires ajouter, sinon qu’Assouline n’a l’air de trouver ces malheureux dignes de compassion que dans la mesure où ils seraient juifs… Jacques Martin a, quant à lui, raison en parlant de « cadavres qui marchaient » : les visions d’horreur du camp de Dachau (car c’est probablement d’un des « camps satellites » de Dachau dont parle Jacques Martin) –détenus amaigris par la famine et les épidémies de typhus– ont officiellement servi de détonateur à ce qu’on a appelé le « massacre de Dachau », c’est-à-dire l’exécution sommaire par des militaires américains des gardiens du camp. Et Hergé n’a pas tort non plus à propos du point précis qu’il ne s’agissait pas nécessairement de juifs : dans la région d’Augsbourg, fonctionnaient deux « camps satellites » de Dachau qui fournissaient en travailleurs forcés les usines Messerschmitt où travaillait l’ingénieur Jacques Martin.

    Pour le reste, nous n’avons aucune information sur la connaissance que Hergé pourrait avoir eue des écrits et mises au point du courant que l’on appellera « révisionniste » et, plus tard encore, « négationniste » (l’article fondateur du professeur Robert Faurisson, Le problème des chambres à gaz, ou la rumeur d’Auschwitz, a pourtant été publié, avec retentissement, le 29 décembre 1978, dans Le Monde, soit près de cinq ans avant le décès de Hergé). Nous ne pouvons donc, respectueux des lois spéciales qui gouvernent aujourd’hui la recherche historique, que conclure avec Léon Degrelle : « Lorsque l’immense tapage monté après la guerre sur ce problème aura fini par s’apaiser, on verra ce que concluront les historiens, redevenus sérieux. De grandes surprises seront alors, sans doute, réservées aux accusateurs hâtifs, aux attrape-nigauds et aux menteurs cyniques de nos temps passionnés. Entretemps, tout débat à ce sujet étant judiciairement interdit, chacun ne peut que se taire. Je le fais moi-même aujourd’hui, le bec cousu et la plume sèche, sans d’ailleurs en penser moins derrière les jupons omnipotents des magistrats brandissant leurs nouveaux codes. » (Tintin mon copain, p. 93)

     

    Des clins d’œil aux amis proscrits

     

    On le voit, après-guerre, malgré le carcan progressif du « politiquement correct », l’œuvre de Hergé abonde désormais –et paradoxalement– en références « politiquement incorrectes ». Mais même si elles sont discrètes, elles n’en constituent pas moins autant de savoureux clins d’œil complices à ceux qui savent les reconnaître.

    Ainsi sait-on, depuis 2004, grâce au célinien Emile Brami (Céline, Hergé et l’affaire Haddock), que les célèbres jurons du capitaine Haddock sont directement issus des pamphlets antisémites de Céline (Bagatelles pour un massacre, 1937, L’Ecole des cadavres, 1939). Dénoncé par les gardiens autoproclamés du « temple », Brami a vu sa perspicacité confirmée par la découverte et la publication, à l’automne 2011, par Les Amis d’Hergé (association fondée, entre autres, par Stéphane Steeman), d’un manuscrit de l'auteur des « Aventures de Tintin » énumérant une série impressionnante d’épithètes choisies, piochée dans l’œuvre de l’immortel Louis-Ferdinand.

    36 Haddock Céline 2.jpg
    Pareillement, même si le Professeur Tournesol puise sa ressemblance physique dans le portrait du physicien Auguste Piccard, ce n’est pas vers Charles Maurras qu’il faut se tourner pour découvrir ses centres d’intérêt idéologiques (Francis Bergeron, Georges Remi dit Hergé, p. 51), mais vers les savants hitlériens puisque ses plus remarquables inventions sont, comme par hasard, toujours la concrétisation de projets nazis ! Nous ne nous attarderons pas sur la fusée lunaire inspirée, comme chacun sait, du fameux missile V2 conçu par Wernher von Braun, la Vergeltungswaffe 2, l' « Arme de représailles n° 2 » aux bombardements de terreur frappant aveuglément toutes les populations civiles allemandes depuis 1940 (il faut absolument lire le terrible ouvrage de Jörg Friedrich, L’incendie. L’Allemagne sous les bombes 1940-1945, Ed. de Fallois, 2006).

    Le professeur Tournesol anticipera ainsi d’une petite vingtaine d’années le projet fou de l’ingénieur national-socialiste d’envoyer un homme sur la lune…

    Mais c’est dès sa première apparition dans les « Aventures de Tintin », c’est-à-dire dans Le Trésor de Rackham le Rouge, que Tryphon Tournesol se présente comme le concepteur d’inventions susceptibles d’améliorer les conditions de vie de ses contemporains soumis à toutes les restrictions du temps de guerre. C’est ainsi qu’il présente à ses nouveaux amis, Tintin et le capitaine Haddock, un lit-placard pour ceux qui disposent « de très peu de place » ainsi qu’un impressionnant « nouveau modèle de gazogène » (pp. 6-7). Conçu pendant la Première Guerre mondiale pour palier le manque d’essence et permettre aux voitures de continuer à rouler, le gazogène était un appareil produisant un gaz de propulsion par pyrolyse de bois, de charbon ou de charbon de bois. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le procédé va naturellement connaître de multiples perfectionnements. C’est ainsi que la marque Gazauto, qui avait été déposée en 1936 par le Français Louis Libault (1893-1966), ne cessera de développer son appareil en multipliant les dépôts de brevets en France et en Allemagne entre 1939 et 1942.

    Mais c’est d’une invention d’origine allemande –comme toutes celles d’ailleurs qui, dans le futur, auront une influence déterminante sur le cours des aventures de Tintin– que le Professeur Tournesol veut faire bénéficier le jeune reporter-aventurier. Il s’agit d’un opportun « appareil à explorer le fond des mers, une espèce de petit sous-marin équipé d’un moteur électrique et muni de réservoirs d’oxygène pour deux heures de plongée » (p. 8). C’est-à-dire de l’U-Boot-Zwerg (le « sous-marin nain ») ainsi que l’appelle l’article de journal allemand de 1942 ou 1943 découpé par Hergé et retrouvé dans sa documentation : les bribes de cet article que nous pouvons retrouver sur Internet (zpag.net) parlent d’un « minuscule sous-marin ayant la forme d’un poisson qu’un Américain souhaitait utiliser sous les eaux du lac Michigan ». Ce projet fut-il mené à bien ? Hergé lui-même l’a sans doute ignoré, mais sa documentation comportait aussi le mensuel La Science et la Vie de mars 1942 montrant qu’un projet similaire de sous-marin individuel avait bel et bien été développé par l’ingénierie de l’allié japonais du Pacte d’Acier, avec une vitre d’habitacle en tous points semblable au « Requin » du Professeur Tournesol. Ajoutons qu’un prototype, tout allemand celui-là, encore plus petit, appelé Delphin (« Dauphin »), avec le même cockpit de plexiglas, pouvant atteindre la vitesse de 17 nœuds sous l’eau, avait été développé à la même époque : une firme ukrainienne de modélisme en commercialise aujourd’hui encore la maquette…

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    Dans L’Affaire Tournesol, c’est également vers les savants allemands de la Deuxième Guerre Mondiale que l’intrigue nous oriente explicitement, puisque le Professeur Tournesol réalise à nouveau le prototype d’une arme secrète du Troisième Reich, comme Tintin le découvre en feuilletant l’ouvrage German Research in World War II: « Fig. 69. Sound used as a weapon by means of large parabolic projectors. Research conducted near Lofer, Germany, under the auspices of the Speer Ministry » [« Recherches allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. Fig. 69 : Le son utilisé comme arme au moyen de grands projecteurs paraboliques. Recherches menées près de Lofer, Allemagne, sous les auspices du Ministère de Speer »] (p. 23).

    Ce livre (bien réel, dont Hergé reproduit la couverture) fut écrit par le Colonel Leslie Earl Simon (directeur, en 1947, des « Ballistic Research Laboratories » de la base d’essai de l’armée américaine d’Aberdeen, au Maryland). Si le dessin de Hergé est bien fidèle à l’original, il s’en dissocie aussi puisque la croix gammée qui devrait figurer sur le prototype d’avion en négatif, est sagement remplacée par les vitres blanches du cockpit (par contre, la fusée V2 qui lui sert de toile de fond, avec son damier rouge et blanc, est bien celle d’Objectif Lune
     !).

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    Il faut être docteur en linguistique prétendant lire entre les cases pour affirmer que la présence de cette croix gammée sur la reproduction de la couverture de ce livre eût été incongrue dans une aventure se déroulant en Bordurie ! « Ce livre, et surtout sa couverture, sont visibles sur Amazon.com, ce qui permet de remarquer la modification opérée par Hergé, à savoir la suppression de la croix gammée qui n’a pas lieu d’être pour une aventure censée se passer en Bordurie » (Catherine Delesse, Le vrai-faux réel dans la bande dessinée : la presse et autres médias dans Tintin, Palimpsestes, http://palimpsestes.revues.org/838, § 6).

    Quelle idiotie ! Il s’agit du point de départ même des travaux du Professeur Tournesol et de cette aventure de Tintin ! Et Tintin traduit parfaitement le titre de ce livre explicitement consacré aux recherches militaires nazies : « Un ouvrage américain : “Les recherches allemandes pendant la deuxième guerre mondiale”… Capitaine, nous avons eu la main heureuse… ». N’oublions pas que nous sommes au début des années 50 et de la guerre froide : au moment où Américains et Soviétiques, qui se sont arraché les savants nazis pour bénéficier de leurs recherches, s’opposent à coups de gadgets technologiques et d’inventions futuristes (évidemment expurgés de leurs emblèmes devenus anachroniques). Pourquoi donc Hergé se serait-il gêné en ne faisant pas la même chose : l’absence de croix gammée n’enlève rien à l’origine de cette invention allemande destinée à protéger le IIIe Reich et le régime national-socialiste pendant la Seconde Guerre mondiale.

    Il n’est pas jusqu’à la dernière découverte du Professeur Tournesol –la pilule anti-alcool, dans Tintin et les Picaros– qui participe de la lutte constante des autorités nationales-socialistes contre les abus d’alcool (ou le tabagisme et autres comportements cancérigènes) : le 1er mai, Fête du Travail, fut ainsi institué « Journée sans alcool » et, à l’instar de la pilule tournesolienne « à base de plantes médicinales » et « absolument pas toxique » (p. 42), le Front Allemand du Travail remplaça, dès 1940, la bière par le thé sur les lieux de travail et l’Office de Santé du Reich promut le cidre doux non alcoolisé au statut de « Boisson du Peuple », tout en multipliant par cinq la production de jus de fruit (lire à ce sujet Robert N. Proctor, La Guerre des nazis contre le cancer, Les Belles Lettres, 2019)…

     

    A suivre

     

     

  • Degrelle – Hergé, même combat ! (4)

    Hergé antinazi ?

    Il y aurait de nombreux éléments démontrant la volonté de Hergé de couper les ponts avec Léon Degrelle et tout ce qu’il représente : le rexisme, le nazisme, la collaboration…

     

    L’affaire de « l’affiche »

    C’est un des prétendus « docteurs es tintineries » qui a brandi l’anecdote comme s’il avait découvert le pot-aux-roses des prétentions degrelliennes : si vous voulez vous farcir les élucubrations qu’il élabore sur la « rupture » entre Hergé et Degrelle à partir des documents de première main dont il a pu disposer, lisez Philippe Goddin, Hergé, Lignes de vie, pp. 181 sv. Nous verrons plus loin que le biaisement de l’histoire est une constante chez ce fonctionnaire de la justement universellement décriée Fondation Hergé. Pour le moment, contentons nous de décrypter les faits bruts qui se limitent à une histoire de sous.

     

    En novembre 1932, la Belgique doit renouveler son parlement. Léon Degrelle qui prépare les élections pour le parti catholique (« Rex » n’est pas encore un parti, seulement une maison d’édition relevant de l’Action catholique) rencontre un camarade de l’Université Catholique de Louvain qui avait participé à l’expédition contre l’exposition soviétique de 1928, le baron Adelin van Ypersele de Strihou (dont le neveu Jacques deviendra chef de cabinet des rois Baudouin et Albert II), actif dans le domaine publicitaire (il vient de fonder son agence Vanypeco qui deviendra fameuse après-guerre). Adelin lui aurait vendu (plus tard, il se félicitera d’avoir réalisé là sa toute première opération commerciale) un projet d’affiche de Hergé dont il avait pensé se servir pour l’Union Civique Belge, un mouvement anticommuniste dont il s’occupe. Elle représente « un masque à gaz suggérant une tête de mort, livide, sur fond noir ». Degrelle se montre intéressé, d’autant qu’il connaît « très bien Hergé ».

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    Voici l’affiche que Léon Degrelle donna au Parti Catholique pour les élections législatives de 1932: Hergé souhaitait la retravailler.

     

    Apprenant par hasard cette transaction, Hergé envoie d’urgence une lettre recommandée aux éditions Rex, non pour condamner une utilisation politique à laquelle il serait opposé, mais pour y mettre la seule condition de ne pas l’éditer « sans avoir été revue, achevée et mise au point par moi ». Ce qui ne témoigne d’aucune hostilité envers Léon Degrelle, mais au contraire d’un louable scrupule d’artiste et d’une juste volonté de voir ses droits d’auteur respectés. Pris dans l’urgence des élections, Degrelle ne réagit pas jusqu’au moment où Hergé, vexé, confie l’affaire à son avocat, qui ne proteste auprès des éditions Rex que… huit jours calendrier après les élections ! Degrelle répond immédiatement, par retour de courrier, pour essayer de clarifier la situation : « Nous nous sommes simplement servis d’un projet d’affiche non signé, dont on nous avait fait don » ; la protestation de Hergé est « parvenue trop tard alors que l’exécution du travail était en cours. » Hergé –qui n’a perçu aucune rémunération– résumera la situation comme suit « “M. van Ypersele de Strihou a commis un abus de confiance et c’est contre lui que vous devez vous retourner. Nous, nous nous en lavons les mains” dit M. Degrelle en empochant les bénéfices réalisés par la vente de ces affiches [par les éditions Rex au Parti catholique]. » Finalement (en juin 1933), les éditions Rex verseront une indemnité au Syndicat de la Propriété Artistique, mettant ainsi un terme au litige.

     

    On le voit : pas de quoi prétendre que les ponts sont définitivement coupés entre Hergé et Léon Degrelle, ni surtout d’affirmer qu’il s’agit d’une rupture politique puisqu’il se fût alors agi d’un divorce d’avec le parti catholique (dont Hergé est l’employé via le Vingtième Siècle) ! Il y avait d’ailleurs si peu de rupture politique entre Léon Degrelle et Hergé que, à peine quelques mois plus tard, ce dernier dessinera le titre du « Quotidien rexiste de combat et d’informations » de la maison d’édition Rex devenue mouvement politique : Le Pays réel !

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    Pour revenir encore à cette histoire d’affiche, nous devrons enfin reconnaître, si l’on en croit Numa Sadoul, que Hergé tenait suffisamment à tout ce qui l’avait uni à Léon Degrelle pour conserver en permanence près de lui les reliques de ses relations avec l’auteur de La Guerre scolaire, y compris probablement la fameuse affiche de 1932 : « Une autre nuit, dans l’un des tiroirs privés du secrétariat de Georges, j’ouvris un dossier résumant ses correspondances avec Léon Degrelle et le mouvement fasciste Rex. Il y avait même là un projet d’affiche électorale réalisé par Hergé: un projet assez avancé mais que l’on avait eu la sagesse de renoncer à exécuter. » (Sadoul, p. 15).

     

    Et s’il ne s’agit pas de cette affiche, mais d’un projet plus tardif pour une vraie campagne du mouvement Rex, voilà qui serait encore plus prodigieusement intéressant pour établir les véritables sympathies politiques de celui qui allait rejoindre sans états d’âme l’équipe de ses amis qui devait ressusciter Le Soir.

     

    Rupture Hergé-Degrelle ?

    D’ailleurs, après la guerre, Hergé ne manqua jamais, comme nous l’avons vu, de reconnaître sa dette envers Léon en ce qui concerne l’évolution de sa conception de la BD. Tout comme, nous le verrons plus loin, il rendit un hommage vibrant au courage militaire du Commandeur de la Légion Wallonie.

     

    Aussi coupons immédiatement les ailes au canard de l’aversion hergéenne au rexisme. Tous les biographes ont repris les termes de cette lettre de 1969 à un doctorant de la Sorbonne, Dominique Labesse, où le créateur de Tintin –qui n’est pas, nous l’avons rappelé, sans exprimer sa reconnaissance à Léon Degrelle pour les bandes dessinées envoyées du Mexique– écrit : « Quant à moi, je n’ai jamais “adhéré” ni sentimentalement ni de quelque autre manière au rexisme, que j’ai toujours eu en aversion. »

     

    C’est oublier un peu vite le contexte de cette déclaration faite à un étudiant écrivant une thèse de doctorat sur sa vie et son œuvre (Hergé, étude biographique et littéraire), où l’auteur n’allait tout de même pas se présenter sous les traits on ne peut plus honnis de l’infâme collaborateur. Il suffit d’ailleurs de lire les phrases précédant la profession antirexiste pour se rendre compte que Hergé est en train d’arranger quelque peu l’histoire à son avantage :

    « L’équipe du Soir de guerre dirigé par Raymond de Becker n’était en aucune façon un “groupement rexiste”. De Becker était un antirexiste convaincu, entouré d’antirexistes ou de non-rexistes. Le seul “rexiste” venu au Soir fut le théoricien de ce mouvement, José Streel, précisément au moment de sa rupture avec Le Pays réel, organe du rexisme. Quant à moi… »

     

    En effet, si des liens se détendirent entre Léon Degrelle et l’équipe du Soir et si des ponts furent coupés, ce ne fut jamais qu’après l’incompréhension qui accueillit le fameux discours du 17 janvier 1943 où Léon Degrelle réaffirma la germanité des Wallons (voir ce blog aux 12 mai 2016 et 10 décembre 2017). Hergé n’évoque là qu’une guerre de chapelles, mais prétendre que la rédaction du Soir fût opposée aux thèses rexistes ou, après janvier 1943, eût tourné le dos à l’Ordre nouveau est contraire à la vérité. Rappelons que Raymond de Becker était membre du Conseil politique de Rex, que Jam, le caricaturiste rexiste, dessinait à temps plein pour Le Soir, et que parmi les principaux collaborateurs « rexistes » du quotidien, on pouvait relever Pierre De Ligne, Max Hodeige (ancien journaliste du Pays réel, qui remplaça d’ailleurs à la direction du Soir De Becker après sa démission en 1943) et même Jacques van Melkebeke qui collaborait aussi à l’hebdomadaire rexiste Voilà… (sur la position du Soir pendant la guerre, voir Els De Bens, La Presse quotidienne belge sous la censure allemande (en néerlandais), pp. 333 sv.).

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    C’est le dimanche 17 janvier 1943 que Léon Degrelle prononça son fameux discours où il exalta la « germanité des Wallons ». Il ne faisait en fait que rappeler une thèse qu’il défendait depuis longtemps (notamment lors du discours de départ de la Légion, le 8 août 1941 : voir ce blog aux 10 décembre 2017 et 17 octobre 2018). On voit ici Léon Degrelle à la tribune et une cohorte de Légionnaires faisant son entrée dans le Palais des Sports de Bruxelles, tout auréolés de la gloire de leurs premiers combats (Samara, Gromowaja-Balka, Charkow, Tcherjakov,…).

     

    En fait, l’aversion au rexisme affichée par Hergé ne tient pas tant aux idées, qu’à leur expression dans de grandes manifestations de masse. C’est ce qu’il explique aux journalistes de Humo :

    « – Prendre fait et cause pour une idéologie est à l’opposé de ce que je suis. J’ai vu Degrelle, et les masses qui hurlaient avec enthousiasme. Qu’on ne vienne plus me parler d’idéologie et de grands meneurs de peuples.

    – Vous avez bien connu Degrelle ?

    – Assez bien. Il passait régulièrement au journal pour faire la réclame de Rex. Un homme ambitieux mais par ailleurs fort sympathique. Ce n’est pas pour autant que j’étais rexiste. Je n’aime pas ces grands mouvements populaires. » (Humo, p. 24).

     

    Quand Hergé déclare « Qu’on ne vienne plus me parler d’idéologie et de grands meneurs de peuples », l’expression « Qu’on ne vienne plus me parler… » traduit sa déception face à ce qui a constitué pour lui des évidences lumineuses et des personnages d’importance. Si, aujourd’hui, il ne faut plus lui en parler c’est qu’il leur avait accordé auparavant, au moment de leur crédit populaire, une totale adhésion… qui n’a pu qu’être déçue par leur échec historique et le mépris qui les entoure désormais. Depuis la défaite de 1945, le rexisme est en effet considéré comme un épouvantail et son tribun Léon Degrelle n’est plus qu’un condamné à mort que toute la presse conspue… Hergé doit donc prendre ses distances. Mais il le fait en gardant toujours de la nuance : si Léon Degrelle était « un homme ambitieux », ce qui est somme toute normal pour un politique, il demeurait « par ailleurs assez amusant », ce qui est sans doute le plus important aux yeux du créateur de Tintin, originellement inspiré par le jeune aventurier avec qui il s’était lié au XXe Siècle

     

    Et s’il « n’aime pas ces grands mouvements populaires »« les masses hurlent avec enthousiasme », cela ressortit aussi à son refus de l’embrigadement qui sera sa ligne de conduite dès après la guerre, comme il l’explique à des journalistes néerlandais : « [A propos d’opinions politiques,] je ne pense absolument rien. Je vis dans ce monde, je connais l’histoire, […] Je suis un homme de bonne volonté et je cherche la vérité, mais je ne l’ai pas encore trouvée. Et si, en tant que dessinateur de bandes dessinées, j’ai jamais émis un point de vue politique, comme dans Tintin au pays des Soviets ou Le Lotus bleu, alors je l’ai fait parce qu’à ce moment-là, j’y croyais. Aujourd’hui, je vois bien que j’ai commis des erreurs. Par orgueil peut-être. Maintenant, il me serait fort difficile de devoir prendre position. J’en sais plus et, ça c’est sûr, je ne me laisserai plus jamais embrigader. » (Elsevier, p. 154-155).

     

    Cette prudence venue de l’expérience, cette sagesse circonspecte, cette philosophie égocentrée, culminera, nous le verrons plus loin, dans Tintin et les Picaros

     

    Mais c’est dès la fin de la guerre qu’enrichi par les pénibles expériences qu’il dut vivre, il adoptera cette position au-dessus de la mêlée. Il déclarera ainsi à son ami le dessinateur Pierre Ickx dans une lettre de 1946 : « Quant à moi, j’appartiens au bord de ceux qui pratiquent leur métier avec le plus de conscience possible, et je salue toutes les victimes de la guerre, à quelque bord qu’elles appartiennent. » (Pierre Assouline, Hergé, p. 203).

     

    Léon Degrelle ne s’exprimera pas autrement lorsqu’il dira : « Nous respectons tous les idéalistes qui offrent leur vie pour leurs idées. Il y eut des héros authentiques à la Brigade londonienne Piron. » (De Rex à Hitler, p. 417) et qu’il répétera dans son ultime message à ses derniers « Bourguignons » : « Dans le monde pourri d’aujourd’hui, seules brillent encore les vertus des héros ! Demain, ce sont eux –et les héros d’en face !– qui, réunis dans la gloire, feront le 21e siècle ! » (voir ce blog au 31 mars 2019).

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    A la fin des années soixante, Léon Degrelle, obligé d’abandonner sa Carlina (voir ce blog au 17 octobre 2018), put se réfugier dans un petit appartement social de la municipalité madrilène, grâce à l’amitié du comte de Mayalde, maire de la capitale. C’est là qu’il reçoit alors, autour d’une simple et revigorante soupe de lentilles, ail et chorizo, son ami Paul Jamin, alias Jam, venu avec son humour ravageur et son inextinguible bonne humeur lui donner des nouvelles du fidèle Hergé et, bien sûr, lui apporter les nouveaux albums de Tintin.

     

    De toute façon, Hergé entretint un contact indirect constant avec Léon via leur grand ami commun Paul Jamin, servant en quelque sorte d’ « agent de liaison ».

     

    29 Guerre scolaire.jpegLe Jam du rexiste Pays réel et de la Brüsseler Zeitung de l’occupant, était devenu l’incontournable Alidor de Pan et, après sa rupture en 1990 d’avec cet hebdomadaire, de Père Ubu : pour les politiciens belges, être croqués par l’ancien « incivique » condamné à mort marquait la concrétisation de leur notoriété politique, surtout si, parmi les « figurants » les encadrant dans ses féroces dessins, figuraient à la fois Léon Degrelle et Tintin ! Des ministres allaient jusqu’à le payer pour cela (« 7000 francs ! », Le Soir, 30 juillet 2010). Le ministre de la Justice de l’époque, Jean Gol (né Golstein), se précipitera d’ailleurs pour préfacer, en 1990, son recueil Touche pas à mon roi ! C’est également grâce à Paul Jamin que Stéphane Steeman entreprit une belle collection « Léon Degrelle », dont un fleuron est certainement l’exemplaire de La Guerre scolaire signé à la fois –véritable incunable !– par Hergé et Léon Degrelle (Tintin mon copain, p. 26).

     

    Mais les relations entre les deux anciens boy-scouts qui avaient fait leurs premières armes au Vingtième Siècle ne se limitaient pas à des signatures de livres pour collectionneurs. Il s’agissait de véritables relations personnelles où les deux amis se tenaient au courant des aléas de leur situation et entretenaient leur attachement fraternel non seulement par des lettres, mais aussi par des cadeaux, des invitations, des recommandations, d’affectueux conseils…

     

    C’est ce qui ressort clairement de ces quelques lettres de Léon Degrelle à Paul Jamin que nous avons retrouvées (nous n’avons évidemment pas accès aux archives privées de Hergé !)…

     

    « Merci aussi au cher Georges de ses quatre bouquins, merveilleux (comme toute la série).

    Dis-lui que je serais très heureux de le voir se détendre ici. Si ça leur plaît, qu’ils viennent faire un séjour ici, s’inspirer dans une atmosphère très naturelle. Sa femme serait dans un très beau site, nous l’aiderions à se retaper à force d’air pur, de bons plats, et d’affection !

    Dis leur que c’est de tout cœur que je les invite, comme vieux amis, en dehors de tout fatras politique. »

    (Lettre de Léon Degrelle, le 21 septembre 1959).

     

    « J’ai passé deux semaines au lit, avec ma blessure à l’estomac ouverte. Depuis un mois, je vis de jus de citron et de compote de pommes. J’ai maigri de 7 kilos. Bref, je retrouve ma ligne et ne pourrai plus battre Monseigneur sur ce terrain-là si ça continue !

    Mais, en fait, ça paraît cicatrisé et voilà quelques jours que ça ne saigne plus. Je vais retourner pour 15 jours à ma terrasse, si on m’y laisse tranquille.

    Mes affaires en sont toujours au même point. Rien d’arrangé. Et un tas de sales bipèdes acharnés à m’étrangler. Vois un peu si Monsieur Tintin n’a pas besoin d’un beau palais andalou. Il serait à lui à bon compte, et sur-le-champ. »

    (Lettre de Léon Degrelle, le 28 janvier 1961).

     

    « Je t’envoie, en insistant beaucoup là-dessus, une preuve du talent de l’artiste de Lyon dont je t’avais parlé et que je te demande de recommander à notre bon vieil Hergé (un fuerte abrazo !).

    Tu peux le voir, c’est bien dessiné et c’est drôle. J’avais une pile d’épreuves. J’espère que celle-ci suffira pour décider Hergé, au moins à ce que ce garçon soit convoqué par une huile de la maison. A l’intérieur, tu trouveras la fiche d’identité du “candidat” écrite de ma main.

    Il connaît le métier, a un genre à lui, a un âge recommandable. Décide Hergé à lui faire une offre intéressante. Il me ferait grand plaisir. »

    (Lettre de Léon Degrelle, le 3 janvier 1967).

     

    « Je te vois toujours à ta soupente du XXe Siècle, faisant des petits culs-de-lampe près d’Hergé. Je revois Georgette et ses petites pantoufles à pompons près du bureau de l’Abbé Wallez. […] On était quand même sacrément heureux, foutant en l’air un monde grotesque, sûrs de gagner ! […] On a fait sauter dans tous les sens des millions de crétins, épouvanté des milliers de salauds, on a fendu l’espace comme de formidables poulains sauvages. Et par-dessus le marché, on apportait aux hommes une formule de vie autrement saine, puissante, joyeuse que les pataugeages d’eunuques que leur ont offerts nos successeurs ! »

    (Lettre de Léon Degrelle, le 9 avril 1977)

     

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    Mais Paul Jamin n’était pas le seul « agent de liaison » entre Hergé et Léon. Son épouse Germaine Kieckens rendit également visite à son ami Léon dans son exil andalou : « La chère et belle Germaine […] m’apportant le salut ému et les derniers albums de Hergé, son mari ! Quelles retrouvailles ! Pendant quinze jours, tout en lampant joyeusement le vin doré de mes vignes, nous avons revécu les années délurées de notre jeunesse. » (Tintin mon copain, p. 169). Degrelle semble placer cette visite au moment de la tentative de rapt par le Mossad israélien, soit juillet 1961.

     

    A cette époque, Germaine et Hergé étaient séparés depuis un an, bien que l’auteur de Tintin lui rendît tous les lundis une fidèle et affectueuse visite dans sa demeure de Céroux-Mousty. Selon José Luis Jerez Riesco, avocat madrilène, président de l’Asociación Cultural de Amigos de León Degrelle, cette rencontre se situerait plutôt vers 1957, peu avant l’accident de circulation qui coûtera la vie au fils du proscrit (José Luis Jerez Riesco, Degrelle en el exilio, 1945-1994, pp. 244-245).

     

    31 Tél. Germaine.jpgEn tout cas, si on peut croire la confidence de Germaine Kieckens au jeune tintinophile Hervé Springael (auteur, en 1987, d’un Avant Tintin, Dialogue sur Hergé autoédité), selon laquelle Hergé « avait même interdit à Germaine d’assister aux meetings de Léon Degrelle » (anecdote présentée négativement par Philippe Goddin, Hergé, Lignes de vie, p. 262), nous savons (voir ci-avant) que cette défense trouve son origine dans sa phobie des manifestations de masse. De toute façon, manifestement, l’interdiction de Hergé –si elle avait jamais concerné la personne de Léon Degrelle !– a bien été levée pour autoriser les voyages chez l’ami exilé en Espagne !

    Mais qu’importe : quoi que prétendent les pseudo-spécialistes du maître de la « ligne claire », Léon Degrelle fait bien partie des amis qui comptent pour Hergé !

     

    A suivre