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L’écrivain flamand Filip De Pillecyn, à propos de l’exécution de Victor Matthys

Une illustration de la « répression sans mesure
et sans fin »…

Un ami flamand, lecteur régulier du blog « Dernier Carré – Léon Degrelle », a lu attentivement notre écho « degrellien » aux préoccupations du ‘t Pallieterke à propos de l’anniversaire de la Libération risquant fort d’occulter la face hideuse de celle-ci (la répression aveugle des « inciviques », voir ce blog au 6 juillet 2019). Ce qui l’a décidé à nous offrir la récente réédition du journal de Filip De Pillecyn (1891-1962), écrit pendant ses 58 mois d’incarcération pour cause de collaboration, dans quinze cellules de trois prisons !

 

De Pillecyn 1.jpegSalué comme « le Prince des Lettres néerlandaises » par le romancier flamand Gérard Walschap (1898-1989, baronisé en 1975), Filip De Pillecyn est l’un des plus importants écrivains flamands contemporains. Après des études de philologie germanique à l’Université Catholique de Louvain, il s’engage en 1915 comme combattant volontaire sur le front de l’Yser. Son expérience de soldat flamand dans une armée francophone l’amène à formuler les bases de l’ « activisme » flamand. Séduit par la doctrine nationale-socialiste, il rêve d’un Diestschland corporatif indépendant au sein de l’empire germanique (à l’instar, dirons-nous, de la Bourgogne de Léon Degrelle).

 

Membre du Conseil culturel flamand fondé par le prêtre nationaliste Cyriel Verschaeve (1874-1949), De Pillecyn s’attache à développer un art flamand dont l’enracinement exprime l’âme du peuple, et devient directeur général de l’enseignement secondaire. Arrêté en septembre 1944, il sera condamné trois ans plus tard à dix ans d’emprisonnement, à un million de francs de «dommages et intérêts» à l’Etat belge ainsi qu’à la suppression de ses droits civiques et à une interdiction d’encore publier ses œuvres. Libéré conditionnellement en 1949, il parvient à publier ses derniers romans grâce à une maison d’édition spécialement créée pour les auteurs frappés d’interdit professionnel par la prétendue « épuration ». Avant son décès le 7 août 1962, Filip De Pillecyn sera encore membre du Comité du Pèlerinage de l’Yser dont les rassemblements annuels à la tour de l’Yser sont l’occasion de rappeler les buts du Frontbeweging (« mouvement frontiste » créé pour protester contre l’unilinguisme francophone de l’armée belge et affirmer la spécificité flamande) : « Plus jamais de guerre, autonomie et paix de Dieu ».

Pillecyn Vlaamse Weeldereeks.jpg

Filip De Pillecyn, « Pur styliste », carte postale de la série « Vlaamse Weeldereeks » (Collection Patrimoine flamand) distribuée par De Standaard Boekhandel, à l’époque département librairie du quotidien catholique De Standaard qui crache aujourd’hui toutes ses dents contre ce livre de Filip De Pillecyn (voir ci-après).

 

De Pillecyn 2.jpegPendant son incarcération, Filip De Pillecyn tint donc un journal qui ne fut publié que partiellement après sa mort et qu’il intitula Face au mur. Non pas qu’il voulût emprunter au français cette ancienne expression pour signifier qu’il fut pris au piège de la répression et qu’acculé, il lui fallut en prendre son parti. Non, pas du tout, comme nous l’explique Jean-Pierre Rondas dans sa préface : « Ce livre n’est pas écrit en français, mais porte bien un titre français. Car c’était l’injonction que les gardiens et les gendarmes hurlaient encore et toujours aux prisonniers : “Face au mur !” –un ordre vociféré et une première humiliation. Après avoir laissé ces hommes une demi-journée en plein soleil ou sous la pluie battante, jusqu’à ce que quelqu’un dans le rang  se risquât à regarder un peu à gauche ou à droite : “Face au mur !” Mais loin de là que les gardiens fussent francophones, car la plupart ponctuaient leur gueulement d’unGodverdomme !” [nom de Dieu !] »

 

Nous ne nous expliquons donc pas que l’éditeur de la réédition du journal de Filip De Pillecyn, désormais « non censuré », ait choisi d’en traduire le titre en néerlandais Tegen de muur (contre le mur), « tout en réalisant qu’il ne s’agit pas d’une bonne traduction », mais en estimant qu’elle « reflète bien quelque chose de l’atmosphère menaçante dans laquelle était plongé De Pillecyn dans les années qui suivirent la guerre » !

 

Ce livre nous intéresse cependant doublement.

 

Tout d’abord, il fonde parfaitement la crainte dont nous nous sommes fait l’écho (voir ce blog au 6 juillet 2019) que la célébration du 75e anniversaire de la « Libération » ignore soigneusement les crimes qui accompagnèrent celle-ci. Ou leur trouve toutes les excuses possibles. Même l’absurdité avancée, par exemple, par le matamore Balace –Léon Degrelle, ne revenant plus sur son nom, l'appelait « Besace »– qui finit par croire en ses propres réécritures fantasmées de l’histoire, c’est-à-dire que les épurateurs sauvages qui avaient manifestement d’autres intentions, eurent à supporter le dommage collatéral d’avoir protégé les collaborateurs !!! « A l'insu de leur plein gré », donc...

Arrestation.jpeg

La chasse aux «collabos» aurait permis, selon les Besaces pseudo-historiennes, de «canaliser le sadisme collectif dans des limites acceptables»…

 

C’est ainsi qu’en 1995 (Jours de Guerre, vol. 19), il estimait que l’enfermement de présumés « collaborateurs » dans les cages à fauves du zoo d’Anvers par la populace épuratrice leur avait sauvé la vie (voir ce blog au 6 juillet 2019 ; mais que sait-il du destin final de ces malheureux ?), sept ans plus tard, le rectificateur de l’Histoire [le terme « révisionniste » désigne, comme on sait, les « mauvais » historiens] étend sa mansuétude à l’ensemble de l’épuration : « A plus d’un demi-siècle de distance, il est permis de porter un jugement pondéré sur l’effet paradoxalement bénéfique des  internements de masse. Inconsciemment, en ayant même le sentiment grisant de se livrer à une épuration en profondeur et à l’assainissement politique, voire même économique, de la société belge, les hommes en armes qui procédaient aux razzias de “suspects” se livraient à une mise à l’écart qui se révélait en fait un sauvetage. Se croyant de bonne foi le bras vengeur de la colère populaire, ils se substituaient de façon concrète à elle et, en dépit des bavures provoquées par un sentiment tout nouveau de puissance chez ces humbles et par le sadisme collectif inhérent aux périodes anarchiques, ils ont canalisé la colère dans des limites acceptables. » (Collaboration, répression. Un passé qui résiste, 2002, p. 60). Mais qu’est-ce qui permet à Balace (cette besace professorale gonflée de vent fielleux) de distinguer « les hommes en armes qui procédaient aux razzias » –de façon bien concrète– de la pseudo « colère populaire », cette bien commode abstraction allégorique ? en quoi furent-ils « humbles » ? et exercèrent-ils le « sadisme collectif » dans « des limites acceptables » ???

Tondus-vert.jpg

L’historien faussement bisounours Balace nous avait déjà présenté les talents de coiffeuse et de peintre de la sadique Tante Jeanne (voir ce blog au 6 juillet 2019). De la même façon édulcore-t-il dans ses commentaires tous les documents de ses articles illustrant l’épuration : la tonte humiliante des cheveux (prélude souvent à bien pire) ? un « rite purificateur » ; les prétendus collaborateurs abattus sans autre forme de procès ? l’arme des humbles résistants ivres de puissance et de bière « part souvent toute seule »…

Mais il est d’autres documents illustrant plus éloquemment les témoignages tels qu’ils ont été collationnés par Léon Degrelle (voir ce blog au 6 juillet 2019), même s’ils sont parfois d’origine française : la haine aveugle fut la même des deux côtés de la frontière. Ainsi la brutalité avec laquelle est exhibée et frappée cette jeune femme nue affublée d’un calot allemand peut-il évoquer le calvaire de Mme A. au Fort de Breendonck, nue et affublée d’un casque allemand ou celui des femmes torturées nues à la caserne de la gendarmerie de l’avenue de la Couronne à Bruxelles.

Ainsi aussi le lynchage de Jan de Rijck ou celui de la femme enceinte de Bersillies…

répresion femme nue-horz-vert.jpg

 

Jean-Pierre Rondas a bien raison de présenter ainsi, dans son introduction, le journal de Francis De Pellecyn, « Face au mur est un document qui, pour sa part, peut nuancer et contester l’apologie contemporaine de la répression ». Car « aujourd’hui, on ne compte plus les livres d’histoire qui veulent mettre à l’honneur la répression, qui acceptent et reproduisent comme s’ils représentaient la seule vérité les points de vue et les jugements des auditorats de cette époque ». La meilleure preuve que c’est ce travestissement de l’histoire qui est maintenant à l’œuvre et qui, seul, importe aujourd’hui, est la présentation –au prix de solides contre-vérités !– de la réédition de Face au mur par le quotidien catholique flamand De Standaard (12 avril 2019) : « Rondas se donne beaucoup de peine pour présenter Face au mur comme du réalisme journalistique, précis et fiable, et même comme de l’histoire narrative. […] Alors que ces dernières décennies, l’historiographie scientifique présente une image plus nuancée et critique face à ces enjolivements et ces escamotages, Rondas persiste à la rejeter comme une apologie de la répression. […] C’est ainsi que revit chez Rondas le vieux mythe de la répression sans mesure et sans fin, l’amalgame qui ne voit pas la différence existant entre colère populaire, poursuites judiciaires et rétablissement de la démocratie »…

 

De Pillecyn 1949.jpegL’autre raison qui nous rend précieuse la réédition des souvenirs de prison de Filip De Pillecyn, c’est le témoignage de première main –et combien lucide– sur son codétenu Victor Matthijs (voir ce blog au 7 juin 2018).

 

De son côté, Paul Jamin (le dessinateur « Jam » de Rex), condamné à  mort à la « libération », avait confirmé de même à l’historien flamand Pieter-Jan Verstraeten la présence dans les « couloirs de la mort » des meilleurs esprits de notre pays : « A partir du 1er avril 1946 [Paul Jamin] est enfermé à la prison de Saint-Gilles, dans la cellule 13, une de celles réservées aux condamnés à mort. Sa cellule était juste en face de celle d’Auguste Borms, qui donnait des leçons d’anglais à ses gardiens [fusillé le 12 avril 1946 ; voir ce blog au 18 janvier 2016]. Dans le même couloir, on retrouvait également, entre autres, Lode Claes [1913-1997, échevin de l’état civil du Grand-Bruxelles, condamné à quinze ans de prison], Filip de Pillecyn, le père Callewaert [1886-1964, le dominicain Juul Callewaert, activiste flamingant, salua l’engagement des Volontaires flamands dans la croisade antibolchevique ; il fut condamné à douze ans de prison], Joe Meulepas (“Pil”) [1915-2007, caricaturiste flamand, secrétaire de rédaction du Soir entre novembre 1940 et avril 1942, condamné à quatre ans de prison], Victor Matthys [fusillé le 10 novembre 1947 ; voir ce blog au 7 juin 2018] et José Streel [fusillé le 21 février 1946 ; voir ce blog au 30 juin 2016]. » (Pieter-Jan Verstraeten, Jam-Alidor, alias Paul Jamin, éd. P.J. Verstraeten, Kortrijk, 2015, p. 27).

Voici la traduction du témoignage de Filip De Pillecyn sur le destin tragique de Victor Matthys.

Joe Meulepas-horz.jpg

Joe Meulepas, d’après la photo publiée dans la série de chromos « Ken Uw Volk » (Connais ton peuple), distribués dans les années 1960 par la chicorée De Beukelaar. A droite, une autocaricature où le dessinateur se peint en mauvais diable servi en mets de choix au banquet du paradis !

 

Courcelles

J’ai vu à plusieurs reprises Victor Matthijs qui était le chef ad interim de Rex. C’est ainsi que je l’ai vu dans la cave de la rue de la Loi ou lorsqu’il revenait des séances du Conseil de Guerre qui ont duré des mois. C’était une apparition quelque peu étrange, avec son visage pâle, ses pommettes saillantes et ses yeux enfoncés. Il savait bien quel sort l’attendait.

 

La dernière fois que je l’ai vu, il fut salué au passage  par un de ses fidèles qui, tout comme lui, décomptait les derniers jours qui lui restaient à vivre. « Bonjour, chef », dit l’homme en faisant le salut des Rexistes. Un sourire de gratitude traversa le visage pâle de Victor Matthijs. Souvenir…

 

Il est parti un après-midi avec douze de ses compagnons, à Charleroi. Tout le monde savait ce que cela signifiait, car Charleroi avait été désigné comme lieu d’exécution. Ça avait été l’anniversaire de la tragédie de Courcelles où vingt-sept personnes avaient été abattues par les Rexistes en représailles pour tous leurs camarades tués dans cette région. Une manifestation de la résistance avait été annoncée. Les permissions qui étaient accordées parcimonieusement avaient été bloquées. Et avant même que les manifestants n'arrivent en rue, on leur offrit vingt-sept cadavres.

 

Matthys Procès.jpgDans toute cette tragédie, il y a une atrocité qui frappe d’épouvante par sa répétition dans le temps. Aussi bien dans le cas des vingt-sept victimes de Courcelles qui furent tuées de manière affreusement spectaculaire que dans le décompte mathématique du nombre de victimes expiatoires. Victor Matthijs avait pris sur lui la responsabilité morale ; il a revendiqué cette responsabilité devant le Conseil de Guerre. Mais vingt-six de ses compagnons ont dû l’accompagner dans la mort.

 

Il a donné au Conseil de Guerre de Charleroi une explication de sa décision et l’origine de celle-ci. Il y avait là des accents humains de sincérité qui, lorsqu’on est face à la mort, ne peuvent qu’émouvoir. Car cette tragédie de Courcelles, qui a trouvé sa conclusion avec l’exécution de Victor Matthijs et de ses camarades, n’est rien d’autre que le dernier acte de trois ans d’assassinats et de violences. Il n’est pas juste de dissocier l’acte des Rexistes des circonstances où il s’inscrit ; il s’est agi d’une atrocité qui répondait à de nombreuses et incalculables atrocités.

 

Il est remarquable que les attentats contre les membres d’organismes partisans de l’ordre nouveau n’aient débuté que juste après le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Allemagne. Et ils n’ont fait qu’augmenter, surtout en Wallonie, principalement dans la région de Charleroi. Les épouses de Légionnaires, leurs parents, leurs petits enfants. En un jour, raconta-t-il dans sa déclaration, sept femmes de Légionnaires furent assassinées. La simple appartenance à Rex était une raison suffisante pour assassiner. En un mois, dans la région de Charleroi, ce ne sont pas moins de cent sept personnes qui furent abattues. « Un seul exécuteur, un nommé Richet, actuellement détenu pour avoir assassiné des fermiers après la libération pour les piller, aurait abattu trente-trois victimes (il est gracié). »

 

Les Légionnaires revenaient en permission du Front de l’Est ; ils entendaient comment leur famille ou la famille de leurs camarades étaient exterminées ; ils demandèrent réparation. Dans le climat moral de l’époque, il fallut du courage à Victor Matthijs pour ne pas céder. Les autorités judiciaires laissaient faire ou encourageaient. Là où ceux qui auraient dû être les garants de la loi et du droit reniaient leur fonction, régnait dès lors la loi de la jungle. Mais Victor Matthijs préférait encore se trouver aux côtés des victimes que du côté des assassins. Il ne voulait pas que, par une comparaison possible, le sang versé par ses camarades puisse faire obstacle à une réconciliation.

 

Teughels assassiné.jpegC’est alors que survint l’assassinat d’Englebin, bourgmestre rexiste de Charleroi. Il avait été abattu avec sa femme et son fils. Lorsque son prédécesseur Teughels fut assassiné, il y eut un prêtre pour flétrir, du haut de la chaire, cet assassinat. A l’occasion de ce triple assassinat, tout le monde se tut. C’était devenu une habitude quotidienne.

 

La terreur ne peut s’arrêter que face à la contre-terreur. Les auteurs demeurèrent, comme d’habitude, inconnus. On chercha du côté des responsables moraux, ceux qui avaient créé ce climat moral qui avaient rendu possibles ces tueries et les avaient favorisées. Il fallut encore tenir compte de cette circonstance que le moment le plus dangereux de l’occupation était proche : les Anglo-Américains avaient débarqué. Cela pouvait provoquer un massacre général.

 

C’est alors que survint la nuit sanglante de Courcelles. Les assassinats cessèrent aussitôt.

« Il y a eu le 18 août vingt-sept victimes. Le défilé de leurs proches fut bouleversant. Cela vous permettra d’imaginer ce qu’ont pu être des centaines de victimes et un défilé de deux ans et demi. Le deuil et le malheur n’ont pas de couleur politique. Les larmes ont pour tous la même amertume. C’étaient aussi des veuves et des veufs, des orphelins et des mères. C’étaient aussi des innocents. »

 

Victor Matthijs est tombé en silence. Les derniers mots qu’il prononça devant le Conseil de Guerre de Charleroi furent un appel à la justice qui s’appelle « histoire ».

Mais « l’histoire est une putain qui couche avec le vainqueur »…

Procès Courcelles.jpeg

Le procès de la « tuerie de Courcelles » se tint dans une ambiance de foire au théâtre Concordia de Charleroi : les 97 inculpés portaient un dossard numéroté, le public devait réserver ses places, les journalistes recevaient des « tickets de faveur »… Le tribunal militaire prononça 71 peines capitales. 27 condamnés furent exécutés à Charleroi pour venger les 27 victimes de Courcelles. Détail sordide : comme les suppliciés devaient être fusillés dans le dos (en signe de mépris), lorsqu’ils furent attachés face au poteau, c’est le prêtre venu apporter les « derniers secours de la religion » qui fut chargé de leur accrocher dans le dos le carré rouge désignant le cœur…

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